Un tableur qui aurait avalé un RPG cyberpunk suisse
Si je devais résumer Holonoptic, ce serait celle-ci : vous héritez du poste de CEO d’une entreprise suisse au bord du gouffre, votre prédécesseur s’est volatilisé dans les Alpes, une IA froide et méprisante (baptisée Geist, « fantôme » en allemand) surveille chacune de vos décisions, et vous devez malgré tout faire prospérer la boîte en vous étendant dans une zone euro à l’agonie.
Sur le papier, c’est un jeu de gestion. Dans les faits, c’est un jeu de gestion emballé dans une histoire de bien plus ambitieuse qu’il n’y paraît. Le jeu a été développé par un unique développeur, Kevin Bloch, qui a passé six ans à tout écrire, coder et illustrer seul. Et ça, ça se ressent dans la cohérence de l’ensemble.
On vous lâche sans mode d’emploi (et c’est raccord avec l’histoire)
Premier constat : on est lancé dans le jeu sans réelle explication. Il y a bien un tutoriel, mais on peut le passer, et même quand on le suit, il est clairement pensé pour qu’on se débrouille un peu seul.
Normalement, ça m’agacerait, mais ici, ça ne dérange pas plus que ça, parce que c’est raccord avec le pitch. Vous incarnez un CEO parachuté, sans aucune connaissance de l’entreprise ni de ce qui est arrivé à votre prédécesseur. Vous devez apprendre sur le tas, exactement comme votre personnage. Le flou fait partie du propos.
Et cette histoire mystérieuse, qu’est il arrivé à l’ancien CEO, que s’est-il vraiment passé dans les Alpes ? reste en toile de fond. Le jeu vous laisse creuser…

Le cœur du jeu : gérer, revendre, racheter
C’est là que Holonoptic m’a le plus parlé, parce que j’aime les jeux de gestion. On vous impose des objectifs et une pression financière venue d’en haut : un budget à ne pas exploser, des comptes à rendre. À vous de faire tourner la machine avec ce que vous avez.
Concrètement, la boucle repose sur trois piliers :
– Le budget : vous fonctionnez avec une enveloppe et devez optimiser chaque dépense.
– La revente : vous disposez de matériel que vous pouvez liquider pour dégager de la trésorerie.
– L’acquisition : vous pouvez racheter d’autres entreprises — et c’est là que ça devient intéressant. Chaque rachat peut apporter de nouveaux objets rattachés à l’entreprise, dont certains augmentent vos compétences (bureautique, management, industrie, créativité…).
Cette mécanique d’acquisition qui fait grimper vos skills donne une vraie logique de progression. On ne se contente pas de survivre au mois : on construit, on absorbe, on monte en puissance.

Une direction artistique qui sort du lot
Un mot sur le style, parce qu’il marque. Les portraits des personnages donnent l’impression d’avoir été peints à la main : une esthétique un peu abstraite, presque « toile de peintre », avec le personnage qui émerge à l’intérieur. Ça change radicalement des avatars génériques qu’on croise dans la plupart des jeux de gestion, et ça colle à l’ambiance singulière du titre. Logique, quand on sait que le développeur a illustré le jeu lui-même.
Le vrai frein : tout est en anglais, et le jeu est très bavard
Un point sur lequel je dois insister pour un public français : le jeu n’existe qu’en anglais. Pas de traduction française à l’horizon, ni pour l’interface ni pour les sous-titres. Et ce n’est pas qu’un détail, parce que Holonoptic croule sous le texte (on parle de plusieurs milliers de lignes de dialogue).
Si vous n’êtes pas à l’aise avec la langue de Shakespeare, ça peut vite devenir pénible. Mais il y a un effet plus vicieux que le simple inconfort : la barrière de la langue change carrément le jeu auquel vous jouez. La partie « gestion » (chiffres, budgets, rachats) reste largement accessible même avec un anglais moyen. En revanche, toute la couche narrative et RPG, celle qui fait justement l’originalité du titre, repose sur ce mur de texte. Résultat : un joueur peu à l’aise en anglais risque de passer à coté du jeu.
Ne vous attendez pas à de l’action
Soyons clairs sur le rythme : Holonoptic n’est pas un jeu nerveux. L’interface est très fixe, assez sommaire, et le tempo est très, très lent. C’est un jeu contemplatif, à digérer tranquillement.
Ce n’est pas un défaut en soi — c’est même exactement ce que je recherche parfois : un jeu de gestion « type tableur » sur lequel poser le cerveau et jouer chill. Mais il faut le savoir avant d’acheter. Si vous cherchez du rythme et des sensations fortes, passez votre chemin.
Bien plus qu’un tableur : la couche RPG
Attention, réduire Holonoptic à sa gestion serait une erreur. Derrière les chiffres, il y a une vraie couche RPG et narrative, portée par les nombreuses conversations, dans laquelle je me suis bel et bien plongé.
Le pilier le plus concret, c’est la gestion d’équipe. On ne se contente pas d’embaucher et de licencier des employés anonymes : on recrute de vrais personnages, qu’on peut former pour les faire progresser, équiper, puis envoyer en mission un peu partout en Europe, pour faire des deals, racheter des entreprises ou mener des opérations d’espionnage industriel. On construit donc une véritable équipe, façon RPG, et pas seulement un organigramme.

À ça s’ajoutent des systèmes qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble :
– Un CEO qui a une psyché : votre personnage possède des traits et des états mentaux/émotionnels qui pèsent sur vos décisions. Vous pouvez même recourir à des substances avant une négociation tendue pour infléchir votre état d’esprit.
– Des choix qui comptent : vos décisions sont suivies sur une grille d’idéologies et vous rapprochent — ou vous opposent à différentes factions (syndicats, IA rivales, aristocrates). Ce n’est pas de la déco : ça oriente les missions et l’histoire.
– Plusieurs fins : le jeu annonce plus de dix dénouements selon le chemin emprunté.
Une réserve honnête, en revanche : avec une seule partie, impossible d’avoir fait le tour de tout ça. Dix fins, toutes les factions, tous les embranchements… ça se découvre sur plusieurs parties. Mais ce que j’en ai vu suffit à dire que cette couche n’est pas un simple vernis : il y a de la vraie matière derrière la gestion.
Verdict
Holonoptic est un OVNI : un projet solo ambitieux qui greffe une vraie histoire sur une base de jeu de gestion. Le concept « CEO parachuté dans une boîte suisse en perdition, sous l’œil d’une IA » fonctionne, la direction artistique peinte à la main sort du lot, et la boucle de gestion (budget, revente, rachats qui font grimper les compétences) est suffisamment maligne pour accrocher les amateurs du genre. Et derrière, la couche RPG, la gestion d’équipe, les choix qui comptent, les factions apportent une profondeur.
Mais deux remarques à garder en tête. D’abord le rythme : très lent, interface austère, parfait pour jouer chill si vous aimez les jeux « type tableur », rédhibitoire si vous cherchez de l’action. Ensuite la langue : le tout-anglais, sur un jeu aussi bavard, est un vrai obstacle pour un joueur qui ne maitrise pas du tout l’anglais et il vous prive potentiellement de ce qui fait l’âme du titre.
Mon conseil : lancez la démo. Si l’anglais ne vous fait pas peur et que la gestion contemplative vous parle, vous tenez là un jeu singulier avec beaucoup à offrir.
